La Ménagerie VNR
Galerie Pavillon, Paris
June 20 - July 3, 2025
Text by Patrice Joly
Galerie Pavillon, Paris
June 20 - July 3, 2025
Text by Patrice Joly
Émile Chalumeau — Naomi B Cook — Lauren Coullard — Julian Farade — Jean-Pascal Flavien — Mathilde Ganancia — Jihye Jung — Maëlle Ledauphin — Adrien Lamm — Rafaela Lopez — Hélène Paris — Manon Pretto — Camille Tsvétoukhine — Charlotte Van Kemmel — Alicia Zaton
Commissariat : Patrice Joly
Photos : Alain Declercq, Suzie Crespin Thirode, Fébus Fourcade
Photos : Alain Declercq, Suzie Crespin Thirode, Fébus Fourcade
La Ménagerie VNR
Les animaux sont-ils des humains comme les autres ?
À parcourir la littérature mondiale, spécialement celle de science-fiction et de fantastique, de Georges Orwel (La ferme des animaux) à Clifford Simak (Demains les chiens), les animaux et leurs comportements étranges occupent une place à part, servant de métaphore aux agissements des humains et aux conséquences générées par ces derniers. Dans le roman de Simak, ils se remémorent l’existence mythique d’une espèce disparue, la nôtre, dont les commentateurs soupçonnent chez cette dernière l’existence d’un tropisme suicidaire… Chez Orwel, les animaux ont tendance à sombrer dans les travers des humains dont ils épousent les traits caricaturaux. De plus en plus de philosophes s’intéressent à ces derniers, pour questionner les rapports que nous entretenons avec des animaux que l’on est capable de bichonner autant que d’engloutir goulument, de magnifier dans nos fictions mais de torturer sans vergogne dans nos élevages industriels : de Rousseau à Deleuze, d’Élisabeth de Fontenay à Vinciane Desprets en passant par Donna Haraway et Jean-Baptiste Morizot, le règne animal n’a cessé et ne cesse d’interroger notre propre humanité, par l’entremise de nos rapports aporétiques avec ces deniers.
Pour les artistes, l’animal représente une banque de donnée formelle sans limite qui leur permet de surfer sur ces interrogations tout en gardant une distance qui les empêche de moraliser outre mesure, s’affranchissant de situations embarrassantes ainsi que de questions d’éthique, la représentation de l’animal offre beaucoup d’échappatoires à la bonne conscience et permet des extravagances capables d’alimenter des imaginaires toujours plus débridés. Mais les animaux exercent un trouble réel sur nos consciences : leur silence que nous désespérons un jour de pouvoir déchiffrer continue de nous intriguer ; nous nous amusons des « paroles » que les veilles dames échangent avec leurs animaux de compagnie tandis que l’IA nous prédit pour demain le dévoilement complet de leur langage…
Dans Black Mirror, la série culte des années 2010, un chien-robot policier indestructible et sans empathie aucune hante nos futurs policiers où nul débordement ne saurait être toléré : cauchemar démocratique contre idéal totalitaire, la pièce de Manon Prieto y fait allusion par ses atours formels sans cependant s’y laisser circonscrire. La dystopie étant omniprésente dans notre environnement culturel, pas étonnant qu’elle affecte les esprits des artistes, éponges émotionnelles et sensibles s’il en est : le chien bleu d’Émile Chalumeau ne traduirait il pas ce syndrome post Tchernobyllien et ses conséquences sur le pelage même de nos animaux de compagnie ? Les tardigrades et leurs silhouettes effrayantes, quand elles sont grossies quelques milliers de fois ont déjà largement été exploités dans le film cultissime de Verhoeven Starship Troopers dans lequel ils ravagent les troupes de soldats terriens envoyés coloniser la galaxie… Naomi B Cook en fait des animaux tout à fait bien élevés et soignés mais somme toute assez inquiétants. On pourrait multiplier ce genre de références où les animaux de tous crins font le bonheur des scénaristes de SF et de fantasy qui y puisent sans retenue : les dragons de Lauren Coulard émargent à la fois à l’esthétique de la fantasy et à celle ubiquitaire du manga.
L’animal comme révélateur de nos états émotionnels et de notre propension à l’irrationnel : le poulpe est devenu l’animal fétiche de nombreux contempteurs du spécisme et à l’instar de Vinciane Desprets, l’autrice de « L’autobiographie d’un poulpe », la Ménagerie VNR vénère l’Octopus dont elle en ferait bien un nouveau culte, celui du Blue Octopus Cult, clin d’œil au groupe de rock des années 1970, The Blue Oyster Cult. La pieuvre de Camille Tsvétoukhine fera-t-elle l’objet d’une nouvelle dévotion ? Autre animal qui fait l’objet de toutes les attentions : depuis la franchise jurassique qui nous fit tous trembler de frayeur, le dinosaure a gagné la faveur de ses admirateurs en qui ils voient le symbole de la finitude des espèces (et surtout de la nôtre), mais aussi de leurs possibles résurrections sous les auspices d’une technologie de plus en plus faustienne. Toujours est-il qu’il sera doublement présent dans la Ménagerie VNR, à la fois dans les dessins écarlates et stylisés de JP Flavien et planqué dans les recoins des coquilles d’huîtres de Mathilde Ganancia et Rafaela Lopez.
Mais n’oublions pas les canards et les lapins forniqueurs de Maëlle Ledauphin, les hybrides arachnoïdes de Jihye Jung, les quadrupèdes gloutons et les anesses nourricières d’Adrien Lamm, les lions débonnaires d’Alicia Zaton, les racoons espiègles de Rafela Lopez, les toutous distraits de Charlotte Van Kemmel ni les crocos en peluche de Julian Farade, qui forment l’arrière ban de cette arche énervée… peut-être arriverons nous à résoudre les énigmes canines que nous propose Hélène Paris à moins que ses ambiances sphynxiennes ne nous plongent définitivement dans des abymes de perplexité.
Patrice Joly
Les animaux sont-ils des humains comme les autres ?
À parcourir la littérature mondiale, spécialement celle de science-fiction et de fantastique, de Georges Orwel (La ferme des animaux) à Clifford Simak (Demains les chiens), les animaux et leurs comportements étranges occupent une place à part, servant de métaphore aux agissements des humains et aux conséquences générées par ces derniers. Dans le roman de Simak, ils se remémorent l’existence mythique d’une espèce disparue, la nôtre, dont les commentateurs soupçonnent chez cette dernière l’existence d’un tropisme suicidaire… Chez Orwel, les animaux ont tendance à sombrer dans les travers des humains dont ils épousent les traits caricaturaux. De plus en plus de philosophes s’intéressent à ces derniers, pour questionner les rapports que nous entretenons avec des animaux que l’on est capable de bichonner autant que d’engloutir goulument, de magnifier dans nos fictions mais de torturer sans vergogne dans nos élevages industriels : de Rousseau à Deleuze, d’Élisabeth de Fontenay à Vinciane Desprets en passant par Donna Haraway et Jean-Baptiste Morizot, le règne animal n’a cessé et ne cesse d’interroger notre propre humanité, par l’entremise de nos rapports aporétiques avec ces deniers.
Pour les artistes, l’animal représente une banque de donnée formelle sans limite qui leur permet de surfer sur ces interrogations tout en gardant une distance qui les empêche de moraliser outre mesure, s’affranchissant de situations embarrassantes ainsi que de questions d’éthique, la représentation de l’animal offre beaucoup d’échappatoires à la bonne conscience et permet des extravagances capables d’alimenter des imaginaires toujours plus débridés. Mais les animaux exercent un trouble réel sur nos consciences : leur silence que nous désespérons un jour de pouvoir déchiffrer continue de nous intriguer ; nous nous amusons des « paroles » que les veilles dames échangent avec leurs animaux de compagnie tandis que l’IA nous prédit pour demain le dévoilement complet de leur langage…
Dans Black Mirror, la série culte des années 2010, un chien-robot policier indestructible et sans empathie aucune hante nos futurs policiers où nul débordement ne saurait être toléré : cauchemar démocratique contre idéal totalitaire, la pièce de Manon Prieto y fait allusion par ses atours formels sans cependant s’y laisser circonscrire. La dystopie étant omniprésente dans notre environnement culturel, pas étonnant qu’elle affecte les esprits des artistes, éponges émotionnelles et sensibles s’il en est : le chien bleu d’Émile Chalumeau ne traduirait il pas ce syndrome post Tchernobyllien et ses conséquences sur le pelage même de nos animaux de compagnie ? Les tardigrades et leurs silhouettes effrayantes, quand elles sont grossies quelques milliers de fois ont déjà largement été exploités dans le film cultissime de Verhoeven Starship Troopers dans lequel ils ravagent les troupes de soldats terriens envoyés coloniser la galaxie… Naomi B Cook en fait des animaux tout à fait bien élevés et soignés mais somme toute assez inquiétants. On pourrait multiplier ce genre de références où les animaux de tous crins font le bonheur des scénaristes de SF et de fantasy qui y puisent sans retenue : les dragons de Lauren Coulard émargent à la fois à l’esthétique de la fantasy et à celle ubiquitaire du manga.
L’animal comme révélateur de nos états émotionnels et de notre propension à l’irrationnel : le poulpe est devenu l’animal fétiche de nombreux contempteurs du spécisme et à l’instar de Vinciane Desprets, l’autrice de « L’autobiographie d’un poulpe », la Ménagerie VNR vénère l’Octopus dont elle en ferait bien un nouveau culte, celui du Blue Octopus Cult, clin d’œil au groupe de rock des années 1970, The Blue Oyster Cult. La pieuvre de Camille Tsvétoukhine fera-t-elle l’objet d’une nouvelle dévotion ? Autre animal qui fait l’objet de toutes les attentions : depuis la franchise jurassique qui nous fit tous trembler de frayeur, le dinosaure a gagné la faveur de ses admirateurs en qui ils voient le symbole de la finitude des espèces (et surtout de la nôtre), mais aussi de leurs possibles résurrections sous les auspices d’une technologie de plus en plus faustienne. Toujours est-il qu’il sera doublement présent dans la Ménagerie VNR, à la fois dans les dessins écarlates et stylisés de JP Flavien et planqué dans les recoins des coquilles d’huîtres de Mathilde Ganancia et Rafaela Lopez.
Mais n’oublions pas les canards et les lapins forniqueurs de Maëlle Ledauphin, les hybrides arachnoïdes de Jihye Jung, les quadrupèdes gloutons et les anesses nourricières d’Adrien Lamm, les lions débonnaires d’Alicia Zaton, les racoons espiègles de Rafela Lopez, les toutous distraits de Charlotte Van Kemmel ni les crocos en peluche de Julian Farade, qui forment l’arrière ban de cette arche énervée… peut-être arriverons nous à résoudre les énigmes canines que nous propose Hélène Paris à moins que ses ambiances sphynxiennes ne nous plongent définitivement dans des abymes de perplexité.
Patrice Joly
La Ménagerie VNR
Are animals human like any other?
Throughout the world's literature, especially that of science fiction and fantasy, from Georges Orwel (Animal Farm) to Clifford Simak (City), animals and their strange behaviour occupy a special place, serving as a metaphor for the actions of humans and the consequences generated by them. In Simak's novel, they recall the mythical existence of an extinct species, our own, which commentators suspect had a suicidal tendency... In Orwell's work, animals tend to fall into the same traps as humans, adopting their caricatured traits. More and more philosophers are taking an interest in animals, questioning the relationship we have with creatures that we are capable of pampering as much as we are capable of devouring, of glorifying in our fiction but of torturing shamelessly in our industrial farms: From Rousseau to Deleuze, from Elisabeth de Fontenay to Vinciane Desprets, via Donna Haraway and Jean-Baptiste Morizot, the animal kingdom has constantly questioned our own humanity through our aporetic relationship with animals.
For artists, animals represent a limitless formal database that allows them to surf these questions while maintaining a distance that prevents them from moralising excessively, freeing themselves from embarrassing situations and ethical questions. The representation of animals offers many escape routes for a clear conscience and allows for extravagances that fuel ever more unbridled imaginations. But animals have a real effect on our consciences: their silence, which we despair of ever being able to decipher, continues to intrigue us; we amuse ourselves with the ‘words’ that old ladies exchange with their pets, while AI predicts that their language will be fully revealed tomorrow...
In Black Mirror, the cult series of the 2010s, an indestructible and completely unempathetic robot police dog haunts our future police officers, where no excesses can be tolerated: Manon Prieto's play alludes to this democratic nightmare versus totalitarian ideal through its formal trappings, without however allowing itself to be confined by them. With dystopia omnipresent in our cultural environment, it is hardly surprising that it affects the minds of artists, who are emotional and sensitive sponges if ever there were any: does Émile Chalumeau's blue dog not reflect this post-Chernobyl syndrome and its consequences on the very fur of our pets? Tardigrades and their frightening silhouettes, when magnified thousands of times, have already been widely exploited in Verhoeven's cult film Starship Troopers, in which they ravage the troops of Earth soldiers sent to colonise the galaxy... Naomi B Cook turns them into well-behaved and well-groomed animals, but ultimately quite disturbing. There are countless other examples of animals of all kinds delighting science fiction and fantasy writers, who draw on them without restraint: Lauren Coulard's dragons, for example, combine the aesthetics of fantasy with the ubiquitous style of manga.
Animals as a reflection of our emotional states and our propensity for irrationality: the octopus has become the favourite animal of many critics of speciesism and, like Vinciane Desprets, author of ’ L'autobiographie d'un poulpe’ (The Autobiography of an Octopus), the Ménagerie VNR worships the octopus, which it would like to turn into a new cult, the Blue Octopus Cult, a nod to the 1970s rock band The Blue Oyster Cult. Will Camille Tsvétoukhine's octopus be the object of a new devotion? Another animal that is the subject of much attention: since the Jurassic franchise that made us all tremble with fear, dinosaurs have won the favour of their admirers, who see them as a symbol of the finitude of species (and especially our own), but also of their possible resurrection under the auspices of increasingly Faustian technology. In any case, they will be doubly present in the VNR Menagerie, both in the scarlet, stylised drawings of JP Flavien and hidden in the corners of the oyster shells of Mathilde Ganancia and Rafaela Lopez.
But let's not forget Maëlle Ledauphin's fornicating ducks and rabbits, Jihye Jung's arachnoid hybrids, Adrien Lamm's gluttonous quadrupeds and nursing donkeys, Alicia Zaton's good-natured lions, the mischievous raccoons of Rafela Lopez, the distracted dogs of Charlotte Van Kemmel, and the stuffed crocodiles of Julian Farade, who form the rear guard of this lively ark... Perhaps we will manage to solve the canine riddles presented to us by Hélène Paris, unless her sphinx-like atmospheres plunge us definitively into the abyss of perplexity.
Patrice Joly
Are animals human like any other?
Throughout the world's literature, especially that of science fiction and fantasy, from Georges Orwel (Animal Farm) to Clifford Simak (City), animals and their strange behaviour occupy a special place, serving as a metaphor for the actions of humans and the consequences generated by them. In Simak's novel, they recall the mythical existence of an extinct species, our own, which commentators suspect had a suicidal tendency... In Orwell's work, animals tend to fall into the same traps as humans, adopting their caricatured traits. More and more philosophers are taking an interest in animals, questioning the relationship we have with creatures that we are capable of pampering as much as we are capable of devouring, of glorifying in our fiction but of torturing shamelessly in our industrial farms: From Rousseau to Deleuze, from Elisabeth de Fontenay to Vinciane Desprets, via Donna Haraway and Jean-Baptiste Morizot, the animal kingdom has constantly questioned our own humanity through our aporetic relationship with animals.
For artists, animals represent a limitless formal database that allows them to surf these questions while maintaining a distance that prevents them from moralising excessively, freeing themselves from embarrassing situations and ethical questions. The representation of animals offers many escape routes for a clear conscience and allows for extravagances that fuel ever more unbridled imaginations. But animals have a real effect on our consciences: their silence, which we despair of ever being able to decipher, continues to intrigue us; we amuse ourselves with the ‘words’ that old ladies exchange with their pets, while AI predicts that their language will be fully revealed tomorrow...
In Black Mirror, the cult series of the 2010s, an indestructible and completely unempathetic robot police dog haunts our future police officers, where no excesses can be tolerated: Manon Prieto's play alludes to this democratic nightmare versus totalitarian ideal through its formal trappings, without however allowing itself to be confined by them. With dystopia omnipresent in our cultural environment, it is hardly surprising that it affects the minds of artists, who are emotional and sensitive sponges if ever there were any: does Émile Chalumeau's blue dog not reflect this post-Chernobyl syndrome and its consequences on the very fur of our pets? Tardigrades and their frightening silhouettes, when magnified thousands of times, have already been widely exploited in Verhoeven's cult film Starship Troopers, in which they ravage the troops of Earth soldiers sent to colonise the galaxy... Naomi B Cook turns them into well-behaved and well-groomed animals, but ultimately quite disturbing. There are countless other examples of animals of all kinds delighting science fiction and fantasy writers, who draw on them without restraint: Lauren Coulard's dragons, for example, combine the aesthetics of fantasy with the ubiquitous style of manga.
Animals as a reflection of our emotional states and our propensity for irrationality: the octopus has become the favourite animal of many critics of speciesism and, like Vinciane Desprets, author of ’ L'autobiographie d'un poulpe’ (The Autobiography of an Octopus), the Ménagerie VNR worships the octopus, which it would like to turn into a new cult, the Blue Octopus Cult, a nod to the 1970s rock band The Blue Oyster Cult. Will Camille Tsvétoukhine's octopus be the object of a new devotion? Another animal that is the subject of much attention: since the Jurassic franchise that made us all tremble with fear, dinosaurs have won the favour of their admirers, who see them as a symbol of the finitude of species (and especially our own), but also of their possible resurrection under the auspices of increasingly Faustian technology. In any case, they will be doubly present in the VNR Menagerie, both in the scarlet, stylised drawings of JP Flavien and hidden in the corners of the oyster shells of Mathilde Ganancia and Rafaela Lopez.
But let's not forget Maëlle Ledauphin's fornicating ducks and rabbits, Jihye Jung's arachnoid hybrids, Adrien Lamm's gluttonous quadrupeds and nursing donkeys, Alicia Zaton's good-natured lions, the mischievous raccoons of Rafela Lopez, the distracted dogs of Charlotte Van Kemmel, and the stuffed crocodiles of Julian Farade, who form the rear guard of this lively ark... Perhaps we will manage to solve the canine riddles presented to us by Hélène Paris, unless her sphinx-like atmospheres plunge us definitively into the abyss of perplexity.
Patrice Joly